11.05.2006

Marie Etienne

Ma mère aussi m'avait rendu visite pour que je sois moins triste.
Je voyais son visage tendre et beau qui flottait, ses épaules et son buste, sa robe fluide qui tombait, cependant que j'étais désormais sec et crevassé.
Puisque mon eau avait servi à la pleurer.
Et elle ?

Au lieu d'être rapetassée par le vieillissement, elle me rendait mon eau en déversant sur moi une pluie immobile qui me lavait de mon chagrin, elle revenait de l'au-delà se remettre à la place qu'elle occupait dans ma petite enfance, elle en haut moi en bas, m'abandonnant tout ce qui se pouvait de doux absolument, de nourriture plus qu'humaine.
Dans ce rêve elle était plus qu'humaine.

Pourtant je ne pouvais ni lui parler ni la toucher.
Un jour ou une nuit, lasse enfin de se faire désirer, de s'échapper pour que je souffre, la voilà près de moi.
Je m'approche et surprise, elle ne recule pas.

Marie Etienne, Dormans, Flammarion, 2005, p. 53

(en écho à la maman d'Orask - cécile)

10.05.2006

Mon plus grand plaisir...

Mon plus grand plaisir
Quand j’étais petite fille
C’était de m’allonger
Sous le ciel étoilé

Je regardais les étoiles
Les voyais clignoter
Parfois l’une d’elle filait
Et me faisait rêver.

Rêver que tout là-haut
Des êtres me voyaient
Me faisaient des clins d’œil
Et jouaient à cache cache.

La Grande Ourse, Orion,
L’Etoile polaire et les autres,
Toutes avaient leur mystère
Pour moi qui étais sur Terre.

(Marie-Hélène)

08.05.2006

La rencontre des parents de Pierre

Le 15 mars 06

La rencontre des parents de Pierre.

C’était la guerre. Le petit hameau de Pougne, en Gâtine, continuait de vivre au rythme des saisons et des travaux des champs, malgré l’atmosphère pesante de l’occupation allemande proche. Quelques familles,pourtant, avaient accueilli des enfants juifs. Pudeur et discrétion, la solidarité paysanne régnait, sans mots de trop. Ma mère avait seize ans, elle allait au collège de Parthenay pour préparer le Brevet Elémentaire pour devenir institutrice. Les fins de semaine et les vacances, elle aidait sa famille aux travaux de la ferme. Elle était blonde, respirait la bonté et la franchise, son sourire et ses yeux pétillants éclairaient un joli visage, un peu rond. Un soir d’été, alors qu’elle prenait le frais en rêvant, sur les marches de la porte, elle vit arriver dans la cour de la ferme une poignée d’hommes, bizarrement vêtus, une arme en bandoulière, qui se dirigeait vers la grange de son père. Un peu inquiète, elle en avisa son père. Abel sortit sans un mot de la maison, mit sa casquette et rejoignit le groupe dans la grange. Elle le suivit à distance, n’osant trop s’approcher. Un homme très jeune, dix huit ans peut-être resta devant la porte pour surveiller la cour. Il était très brun, d’allure sportive. Un large sourire lui vint aux lèvres lorsqu’il l’aperçut. D’un geste de l’épaule, il fit basculer sa mitraillette dans son dos, et lui dit : -Bonsoir, comment t’appelles-tu ? Elle avança de quelques pas timides et lui répondit : - Louise ! Mais qui êtes- vous ? - Nous sommes des maquisards FTP, nous venons au ravitaillement, votre village est généreux. - Vous avez déjà tué des Allemands ? - Non pas encore ! dit Gustave en riant franchement, nous attendons les ordres pour attaquer, la Libération est proche ! - Vous croyez ? dit-elle sceptique. - C’est certain ! la vie sera belle enfin ! Louise ressentit un certain trouble devant ce beau jeune homme, même si elle le trouvait faire un peu le fier. Les hommes ressortirent de la grange avec des sacs chargés sur le dos. Abel les salua en portant sa main à sa casquette et mit la barre à la porte de la grange. Gustave, le jeune résistant, leva la main en direction de Louise et lui cria « je reviendrais ! » Sans un mot Abel et Louise rentrèrent à la maison. Il fallut à Louise deux années pour voir revenir Gustave au village.Très amaigri, les yeux cernés, un peu exorbités, elle eut du mal à le reconnaître. La stupeur et l’émotion l’envahirent à cet instant. - Bonjour Louise, tu n’as pas changé ! je viens remercier tes parents pour leur aide, lui dit-il pour se donner un peu plus de contenance. Elle le fit entrer dans la pièce commune. Etait-ce vraiment le beau maquisard qu’elle avait entrevu un beau soir d’été ? Elle n’osa le questionner et se retira discrètement. Ses parents lui apprirent le soir que ce garçon était originaire d’un bourg de Vendée, à une trentaine de kilomètres, protestant de confession, comme eux. Il avait été arrêté avec son réseau, peu de temps après leur rencontre, les armes à la main par les Allemands et transféré au camp de Bergen-Belsen. Il avait échappé par miracle à la faim, au typhus, aux bombardements… Elle eut à cet instant la conviction intime qu’ils se reverraient.

(Etienne)

05.05.2006

Vacance(s)


(Note intime) : je ne me suis pas levé ce matin.
Je mens.
Je me suis levé ce matin
J’ai glissé mon regard dans le miroir d’Emmanuelle
Je me suis vu.
Question :
C’est quoi ça ?
Réponse :
C’est moi.
Et je suis donc retourné me coucher.
Pour aller plus vite :        (note intime)
Je ne me suis donc pas levé ce matin.
Je fais attention. Je procède par illusions.
Je m’invente des situations.
Je me les raconte à haute voix. Je vis seul.
Un jour je me suis refermé. On n’a plus pu m’ouvrir.
Durée : une semaine.
Lundi Mardi Mercredi Jeudi Vendredi Samedi Dimanche.
Je m’étais refermé un dimanche soir.
Ce fut une semaine bien remplie.
Je crois qu’à certains moments je suis fou.
Totalement à lier.
Là je ne mens plus.
Il faut bien que de temps en temps je dise la vérité,
Je ne peux pas toujours inventer.
Je suis fou et je vais vous dire :
Je m’en fous.
Que voulez-vous ?
On ne choisit pas, on s’adopte, on s’adapte.
La Terre me tourne
Et c’est comme si j’avais 365 ans.
J’ai vieilli sans grandir
Un adolescent dans un corps de vieux.
(Note intime) : je m’ennuie.
Je note quelques phrases
Je fume une cigarette
Je regarde les pigeons de ma fenêtre
J’arrose une plante
Je fais quelques pas vers ma bibliothèque
J’ouvre une anthologie poétique
Je survole, me pose, glisse … la referme.
(Note intime) : je m’ennuie. Encore.
J’ai envie d’être lisse et léger
Et que quelqu’un vienne me chercher
Pour m’emmener quelque part.
Mais comment les autres pourraient-ils savoir
Que je les attends si je ne leur dis pas.
Mes silences intimes ne contribuent qu’à agrandir
Ma solitude.
Je m’adapte mais
Mal et difficilement.
Il faudrait que je téléphone ou que je sorte
Respirer le dehors ou que je parte
Carrément.
Demain, peut-être, on verra…
Yneta Uron

20.04.2006

Je est nous

Je est nous. Quelque part au-dedans. Etre deux dans l’ajustement du corps. Balancement. A  droite - A gauche – Derrière - Dedans. Tu es bien là quelque part. Dans ce qui remue à l’intérieur. Nous sommes deux dans l’étendue de l’autre. Les petits mouvements interminables. Nous à droite. Nous à gauche. Le mur devant. Nous crions. On nous touche. On nous change. On nous chamboule. Pas silence. Le monde n’est pas silence. Je te parle. (Tu me parles). Nous nous parlons l’un à l’autre. L’un devant l’autre. L’un depuis l’autre.

On nous hurle. Nous informe. Nous déforme. Nous transforme. Nous chavirons. L’autre monde. L’autre lieu. L’autre espace. Nous les arbres. Nous le ciel. Nous la terre. On nous parle de l’oiseau. Il nous le cherchons. Impasse élémentaire. Trop d’air entre nous. Pas assez. Nous existons bien quelque part. A l’intérieur. Ca tourne. Ca roule. Ca parle. Ca révolte. Ca unit le corps avec le corps, la chair avec la chair, le sang avec le sang, le dedans avec le vide. Le débordement. STOP.

Nous circulons. Pas de débat. Etre deux = Pas moins que un à l’extérieur. Nous automatisme / Automutilation / auto expulsion du soi vers l’autre, vers ce qui s’agite autour. Pas de compréhension. Je dis nous encodés. Nous pas sans moi. Impossibilité dans le refus. Espaçons la résonnance. La défaite de notre propre monde. Je te jette. Tu me lie. Je t’expulse. Tu m’enserres. Je te réfute. Tu me construis. Détournement du corps. Invariabilité. Relation instable dans ce qui est stable.

Dans le mot nous, il y a je. Du moi avant toi. Pas grand-chose. Je n’existe pas. Nous n’existons pas. Deux par deux. Incompréhension d’un geste à l’autre. Tu me touches et je crie. Repartons à zéro. Marchons pour nous dénoncer l’un à l’autre. Nous dans l’étouffement du monde. Je est toi. Parfois nous. Fabrication originelle. Marque contrôlée sans contrôle. De la une à la deux, il y a nous intercalés. Il y a du nous dans tout ce qui guide nos actions.

Tu m’abrites. Je t’abrite. T’as soif. J’ai plus  d’eau. Nous fuyons. Multi sensations – pluri densité – quanti peur -  Angoisse – colère – pas repos – halètement – précarité des émotions. On nous pousse. Nous invente. Nous bricole. NOUS NE SUPPORTONS PAS qu’on nous crie, qu’on nous exige, nous tourneboule. Tout est chose. Tout est rien. Tout est beaucoup. Trop à voir. Trop à sentir. Pas comprendre. Inter lutte. Intra volte. Un monde nous angoisse.

 

(Cécile)

12.04.2006

3 images de ma mère

Juste trois images de ma mère pense persil trois images en couleurs en paroles et ferme les yeux pour se les mieux repasser Un jour près du petit bois de son cœur un champ sans semence elle est assise au bout du champ elle appelle viens viens vite mon Persil apporte une casserole viens voir Persil accourt de son pas lancé rapide arrive près d’elle n’en revient pas de ce qu’elle lui montre un champ de fraises sauvages une étendue illimitée de fruits rouges rit avec sa mère ensemble juste eux deux ont découvert un trésor remplit casserole après casserole l’une après l’autre les lui apporte ensemble dégustent sans se parler en se regardant
Une autre fois adolescent dans sa chambre de la maison d’enfance l’a invitée à entrer elle est assise sur le lit lui fait entendre les musiques qu’il aime ne sait si elle les aime aussi mais reste avec lui en silence sur son visage contente et la porte sur eux deux fermée

Une troisième image sur l’écran de sa courte mémoire quelque chose pense-t-il ne va pas entre les parents se demande souvent comment font comment fait elle pour rester ensemble ose vers elle cette question ça va maman  ne dit rien sa maman deux larmes aux yeux légèrement puis c’est rien mon Persil ne t’inquiète pas el longuement  se regardent aux yeux

P.P

Je te nous aime

Rencontre poétique à la fnac de Nantes le mardi 16 mai à 17h30 au forum de la Fnac de Nantes sur le thème Masculin / Féminin. Des textes de 15 poètes contemporains seront mis en voix.

 

Une balade poétique le 20 avril

Une balade poétique au jardin des plantes de Nantes, 15 voix contemporaines sont au programme, le jeudi 20 avril 2006 à 20 heures.

Jacques Ancet

tu n'as pas de visage et sans doute est-ce pourquoi mes mots s'en vont vers toi, cherchant à cerner l'ombre que tu es, un chien aboie, des voix parlent, le silence est toujours si fragile, cette solitude où pour la première fois tu viens au monde, où peut-être tu mourras aussi, je ne te connais pas, tu n'es rien que l'obscur de ma phrase, cet appel soudain, au volant, conduisant sur une route en pente,le soleil à gauche éclairait les collines et j'ai su que de quelque façon tu devais exister, ombres, visage négatif, tu étais là, sans corps, sans nom, en moi ce présent et, de nouveau, le fleuve, la mer, ses flux et ses reflux, l'horizon qui recule, les labyrinthes de mémoire, qui suis-je dis-tu par ton silence, j'écoute le bruit de la plume sur le papier, je regarde la femme que j'aime, il est cinq heures du premier jour de l'année, encore et encore je recommence mais c'est toi qui parle maintenant,le sang, la bouche d'ombre, intermittent tu clignotes entre les mots, combien d'heures, de jours pour te dire, je regarde ma main couvrir la page, un piano joue à côté, je regarde des enfants, leurs visages, leurs silhouettes à contre-jour sur un chemin, le grand et le petit, riant, courant, tu es là entre eux, flottant dans mon regard, sans forme et je t'aime déjà, bruit de feuilles et de sang, le ciel est d'un bleu sombre et pur sur les toits, viens, c'est moi maintenant qui t'appelle, le temps s'ouvre, je vois la page, la lumière de la lampe que je viens d'allumer, les ombres de chaque objet, je touche mon visage, il est lisse comme un oeuf, il s'efface, buée sur la vitre mauve, bientôt ne restera que la nuit,[...]

La tendresse, Mont Analogue, Editeur, 1997

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